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dominique blais

LA FIN DU CONTRETEMPS

2018-02-10 - 2018-04-07, Paris

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En musique, une disposition régulière des accents crée une structure mathématiquement stricte et permet d’organiser la matière sonore de telle manière qu’elle forme un organisme proportionné, équilibré, ayant tendance à conserver son rythme. Pareille organisation n’est pourtant pas sans danger : la régularité peut entraîner la monotonie. Pour empêcher que cela arrive, il existe une astuce qui fait osciller la symétrie et altère le rythme afin qu’il puisse échapper à la rigidité des choses en changeant brusquement la temporalité. Tel est le silence tombé sur une partie forte, précisément là où selon toute logique il y aurait dû avoir du son. Ce silence, – ou contretemps, étouffe la musique pour quelques instants et fait du son une ombre ou bien un fantôme mi-présent, mi-imaginé. Ce silence incite le spectateur à s’arrêter et attendre, puis se projeter dans l’avenir en se posant mille questions existentielles. Y aurait-il une suite ? La musique, reprendra-t-elle sa course ? Et cette attente ne deviendra-t-elle pas interminable, presque éternelle ?

Pour sa quatrième exposition personnelle à la galerie Xippas, Dominique Blais explore l’idée d’un contretemps pour déstabiliser le rythme habituel des choses et imaginer une autre temporalité, celle de l’attente. Il compose une partition, faite à partir d’objets et de leurs ombres, et de rythmes perturbés par des silences inattendus.

La partition s’ouvre sur une note troublante : « de la lumière, le silence interrompu ». Une ampoule clignote avec un rythme irrégulier et boiteux. Est-ce une invitation à entrer à l’intérieur ? Ou une faillite du système lumineux qui conseille le contraire ? Les crépitements illuminent l’entrée de la galerie et projettent sur les murs des ombres qui y dansent pendant un court instant avant de disparaître dans l’obscurité. Ce jeu de la lumière et des demi-tons devient une métaphore silencieuse d’une composition musicale où le rythme n’a de cesse d’être perturbé par des pauses, des hésitations ou comme le titre de l’exposition le suggère, par des contretemps.

Le thème musical dont il ne reste qu’un squelette rythmique, muet et lumineux, se poursuit à travers une nouvelle pièce de la série Revolution (le quatrième opus in situ qui était visible à la Sucrière pour l’exposition « Les Mondes flottants » de la Biennale de Lyon en 2017). Des ampoules, disposées dans l’espace selon une ligne courbe, s’allument brièvement les unes après les autres suivies d’une période d’extinction appuyée. Elles forment ici une ellipse inclinée et suspendue en l’air, qui n’est visible qu’en partie, alors qu’un segment, se prolongeant dans l’au-delà, semble s’échapper de la fiction du white cube vers le monde extérieur dit « réel ». Se trouvant à la frontière du visible et de l’hypothétique, l’œuvre s’inscrit dans deux temporalités. L’une, dynamique, laisse le spectateur poursuivre du regard la trace lumineuse jouée allegro dans l’espace d’exposition. L’autre, soumise à une logique différente, celle de l’attente, fait que le temps se dilate et s’épand jusqu’à atteindre une zone presque atemporelle, suggérant que celui qui attend croit souvent qu’il attend une éternité. Ainsi, elle propose un choix : soit faire l’expérience complète de ce temps d’attente, soit créer une projection mentale qui par la nécessité géométrique de reconstruire la forme elliptique, ou encore musicale et rythmique, permettra d’achever un mouvement circulaire (revolutio au sens propre).

Entropê se développe également autour de l’idée de deux temporalités. La forme de la sculpture en verre reprend celle de la toupie, renvoyant à une notion dynamique de rotation qui à son tour s’imprime déjà dans le titre – étymologiquement entropê c’est « tourner », « faire se retourner », « se préoccuper » – tandis que le socle, un guéridon en chêne massif d’une forme épurée, y ajoute une touche atemporelle. Le mouvement, suggéré seulement par la forme, reste en suspension comme saisi à contretemps, mais il peut potentiellement reprendre sa course, activé par le regard du spectateur qui aurait pris en considération la double temporalité de la pièce. D’une manière indirecte, elle joue du célèbre paradoxe antique pensé à l’envers : comme la flèche en mouvement de Zénon1 reste toujours immobile, la toupie ne bouge pas, bien qu’elle ne cesse potentiellement de tourner. Mise en pause, l’œuvre s’adonne à une expérience de l’attente, alors que son rythme silencieux – le mouvement répétitif auquel il fait référence, se trouve enfermé entre les barres de reprises : lorsque l’on attend, on finit par tourner en rond.

Une sortie de cette boucle mentale s’ouvre sur un embranchement polyphonique à deux voix.  Empyrée, une série de quatre « tableaux », créée à partir de carreaux de mosaïque en matière plastique réfléchissante et Dynamique des fluides, issue d’une série inédite que Dominique Blais a produite en laissant de la peinture à l’huile mélangée à des pigments dorés, s’écouler sur une surface goudronnée, jusqu’à ce qu’elle forme une tâche semblable à de l’huile de moteur, s’inscrivent dans une logique faussement contradictoire du positif et négatif. L’une est rayonnante, voire spectaculaire, et se fonde sur une juxtaposition soigneusement mathématique des parties d’un puzzle sur le mode d’une fugue de Bach, invitant le spectateur à remonter vers les « empyrées », les cieux paradisiaques où les poètes trouvent l’inspiration. L’autre, sombre et profonde, prend la liberté d’écoulement des liquides pour principe générique, s’approchant davantage de l’esprit wagnérien et propose de prendre une direction opposée pour descendre vers des fleuves souterrains. Pourtant, la contradiction entre elles n’est que superficielle, puisque les deux cherchent à révéler les faces d’une seule image et visent à capturer la nature physique de la couleur, fruit de la rencontre entre lumière et surface. Ainsi, la lumière se reflète sur les carreaux de mosaïque ou bien se mélange à la matière noire pour explorer ses propres limites et dévoiler en fonction des déplacements du spectateur toutes les couleurs du disque de Newton ou des zones de brillances inattendues.

L’exposition entre en phase de cadence et devient de plus en plus dramatique, alors que ses deux points finaux s’ouvrent vers une dimension existentielle. Au fond de la première salle d’exposition, des plis recouvrent un meuble dont il est possible de deviner les contours. L’objet caché doit être un instrument de musique, un piano ou encore un clavecin. Laissé à l’abandon, il semble avoir perdu sa capacité à produire du son, ce qui est d’autant plus manifeste que la couverture qui l’enveloppe est faite d’un tissu acoustique (borniol) utilisé au cinéma ou dans le spectacle vivant afin d’isoler le son des bruits extérieurs. Une musique mise en pause, une mélodie rêvée et fantasmée, désormais silencieuse, un clavecin endormi, comme le titre – Morphée [mɔʁfe] – le suggère. Celui-ci est deux fois absent, car privé d’un rôle à jouer d’une part et inexistant d’autre part, sachant qu’il n’y a nul instrument musical caché sous le rideau. La forme dissimulée rappelle celle d’un cercueil, d’autant plus que le borniol tire son nom d’une entreprise historique de pompes funèbres, ce qui fait penser que le sommeil dont il s’agit s’étire dans le temps et devient éternel.

Le vide cristallisé à travers la note silencieuse jouée par le clavecin inexistant se remplit d’une présence qui n’était que suggérée, voire fantomatique, dans les pièces précédentes. Le manque, si palpable dorénavant, est enfin compensé : on entend du son. D’une pièce fermée à clé, aménagée en salon et décorée d’une affiche Coil, retentit une sonnerie de téléphone composée de deux tonalités. L’une est celle de mise en attente avant que le destinataire ne décroche, l’autre évoque l’interruption abrupte du temps d’attente, nécessitant de raccrocher. Le son prend toute la place et élimine la possibilité même qu’un appareil qui aurait pu le produire soit présent dans l’espace. Silence. Puis, tout recommence, mis en boucle. Le titre est plus qu’éloquent : le spectateur est invité à se projeter à l’intérieur d’une salle fermée, à s’y assoir et attendre. Qui ? Ou, peut-être, quoi ? « …À attendre la nuit, à attendre Godot, à attendre – à attendre. Toute la soirée nous avons lutté, livrés à nos propres moyens. Maintenant c’est fini. Nous sommes déjà demain. »2 La partition est jouée : enfin, c’est la fin du contretemps.

 

1 Aristote, Physique, VI:9, 239b5.

2 Aussi connu sous le nom de Borgnolle.

3 Samuel Beckett, En attendant Godot, Ed. Minuit, 1952.

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samedi 10/02 - samedi 7/04, 2018

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